J’ai ri, j’ai pleuré, j’ai adoré. Mais il y a un petit « mais ».

 

Le mercredi 3 septembre je me rendais à l’avant-première de Pride au Gaumont Opéra et le Q&A qui a suivi. Maintenant que le film est sorti dans les salles, laissez-moi vous dire pourquoi vous devriez aller le voir… et ce à quoi vous devez vous attendre si vous êtes féministe.


 

Pride, un très beau film, sensible et intelligent

 

Pride se déroule pendant la grande grève des mineurs de 1984 au Royaume-Uni. Touchés par ces événements qu’ils rattachent aux souffrances et aux luttes qu’ils vivent au quotidien, un groupe de jeunes gays et lesbiennes décident de lever des fonds pour venir en aide aux mineurs. C’est pour eux – et pour la communauté de mineurs qu’ils vont soutenir financièrement – le début d’un parcours semé d’embûches pour la défense de la solidarité dans la lutte et dans l’espoir. Il n’est bien-sûr pas évident pour les uns et les autres de se comprendre ou de s’accepter. En essence, Pride défend la capacité de l’humain à se dépasser dans la précarité, à se réinventer et à s’améliorer en apprivoisant la différence par l’humanité.

 

Et le meilleur ? Ce qui réellement amena des larmes à mes yeux ? Ce film est basé sur des événements réels. Certes, il est dramatisé et romancé. Attention, je n’entends pas par là qu’il s’agit d’un conte de fées, loin de là. Il reste bien ancré dans la réalité de l’époque. On pourrait par certains aspects le rattacher à The Full Monty, mais Pride a beaucoup à offrir en son nom propre.

 

Comme je l’ai dit, Pride est un hymne à la solidarité et à la lutte. C’est aussi un film émouvant, humain, et plein de tendresse. Le casting brille par son naturel et par l’énergie investie dans leurs personnages et leurs histoires. Le film s’appuie sur leurs joies, leurs doutes, mais aussi leurs souffrances et leurs luttes. Le coming-out, la vie avec le VIH, la précarité, le désespoir, les joies simples et le bonheur d’être ensemble. L’amour aussi, surtout. Sous toutes ses formes.

 

Pride est porteur d’un message politique : la solidarité dans les luttes et l’importance de voir les liens qui les unissent au-delà de ce qu’elles entendent défendre. C’est aussi l’histoire d’un échec mais qui ne se ressent jamais comme tel, parce que ce qui a été gagné est déjà inestimable, quel qu’en soit l’héritage.

 

Mais… parce qu’il en a bien un mais: Pride et le féminisme

 

Toutefois, Pride m’a déçue sur un point : la façon dont est présenté le féminisme. Je ne remettrais certainement pas en question les performances d’Imelda Staunton ou de Jessica Gunning et la qualité d’écriture derrière leurs personnages. Il en va de même pour la pétillante Steph (Faye Marsay). Il y a d’excellents personnages féminins dans Pride. Reste que la structure narrative se fonde encore une fois sur les personnages masculins. Ainsi, par exemple, le voyage de l’adolescence à l’âge adulte est personnifié par le jeune Joe. Dans l’équipe de militants LG, on trouve une majorité d’hommes et trois lesbiennes. Seulement, elles ne sont plus trois dès le milieu du film.

 

Un passage en particulier a détruit pour moi ce qui aurait pu constituer un bonheur cinématographique sans mélange. Ce passage est singulièrement maladroit. Alors qu’ils sont réunis, notre bande de gays et lesbiennes discutent. L’une des filles évoque son souhait de créer un groupe féministe séparé pour s’occuper spécifiquement des problèmes des femmes dans la lutte des mineurs. Le passage est présenté comme humoristique. Autrement dit, on ne lui laisse même pas la possibilité d’expliquer en quoi les problématiques des femmes des mineurs pourraient être ou non spécifiques et nécessiter ou non une attention particulière. Il n’y a pas de débat ou d’argumentaire possible. Le moment où elle se dit féministe est le moment où elle est interrompue par une blague qui coupe court à toute discussion. Cette manière de se moquer des féministes, de faire taire leur voix en discréditant leurs intentions est courante mais on s’attendrait à mieux de la part d’un film LGBT. Ici, le film risque bel et bien de s’aliéner une partie de son public et, plus ironiquement encore, de son public LGBTQA (Lesbien, Gay, Trans, Queer, Asexuel), en particulier les L.

 

Après cette scène, la séparation a effectivement lieu et est présentée tout au long du film comme négative (dans la veine : la division nous affaiblit et fait échouer la lutte).

 

Le problème, c’est que l’absence de division revient de facto à suivre les initiatives masculines et à se focalise sur les personnages masculins (au moins du côté des militants gays). Le personnage de la jeune lesbienne Steph (Faye Marsay) n’est pas caricaturé ou caricatural. C’est un bon personnage. Cependant elle me fait beaucoup penser à ce trope qui veut que “cette fille-là n’est pas comme les autres”. C’est une fille cool, parce qu’elle est “one of the guys“. Elle est la seule fille du groupe, leur reste fidèle et suit leurs directives. Ce trope est courant et problématique.

 

Voilà ce qui, pour moi, a été le bât qui blesse le film dans son intégrité. J’ai beaucoup aimé Pride, je soutiens ce que le film porte et apporte, émotionnellement et dans l’engagement politique. En revanche je me suis sentie quelque peu agressée par ce traitement du féminisme et je crains que ce soit aussi le cas de la plupart des féministes : celles et ceux qui ont conscience du sens de ce mot quand il n’est pas utilisé pour définir un soi-disant extrémisme. En d’autres termes, celles et ceux qui savent ce qu’est réellement le féminisme. Comme je le dis souvent, je connais beaucoup plus de féministes que de personnes qui se déclarent féministes.

 

Quoiqu’il en soit, Pride est à voir. Les messages qu’il transmet et la passion qui l’anime en font un film profondément humaniste.

 

Le Q&A: la perception de ce qu’est un film LGBT et les problèmes que cela pose au cinéma d’aujourd’hui.

 

Après la séance, les applaudissements étaient sincères et ont duré longtemps. J’étais parmi celles et ceux qui se sont levés pour acclamer Matthew Warchus (réalisateur), Stephen Beresford (scénariste) et Bill Nighy (acteur) venus présenter leur travail à l’initiative de Yagg. Laissez-moi d’abord vous préciser que j’ai pour Bill Nighy une grande admiration qui me mettait dans d’excellentes dispositions à son égard. De fait, lorsque quelqu’un lui demanda comment il avait intégré ce rôle dans sa carrière, il rétorqua que, ayant déjà joué une pieuvre et un zombie, Cliff lui paraissait dans ses moyens. Il ajoute que le rôle de Cliff étant celui d’un homme de bien (“decent man” est difficile à traduire), discret et réservé, il lui allait comme un gant et lui rappelait son père. Cette description de Cliff m’a beaucoup touchée. Tout comme j’ai été touchée lorsqu’il expliqua que, si ses petits-enfants lui demandaient à quel événement il avait été le plus fier de pouvoir assister de son vivant, il répondrait le Civil Right Movement aux États-Unis, et l’émancipation des droits des LGBT.

 

Toutefois la suite de ce Q&A mérite une petite analyse.

 

La première question concernait la découverte de cette histoire. Beresford raconta que la deuxième grande vague de grève des mineurs, lorsqu’il avait la vingtaine, l’avait amené à dire qu’il n’avait aucune raison de soutenir des grévistes qui eux ne le soutenaient pas en tant qu’homosexuel. Son petit ami de l’époque (qui lui avait la trentaine) lui a alors raconté cette histoire. Il a immédiatement voulu la filmer mais cela lui a pris du temps pour concrétiser son projet. Il a pour cela rencontré les survivants de ces événements avec lesquels il a, selon ses propres mots, passé des moments extraordinaires. Il a en particulier trouvé beaucoup d’informations auprès de Mike Jackson, le secrétaire de LGSM (Lesbians and Gays Support the Miners).

 

Warchus, pour sa part, nous expliqua qu’au moment des faits, il avait 18 ans et grandissait dans un petit village du Yorkshire et que, tout au long de sa vie, il avait su ce que signifiait être un outsider et comprenait beaucoup des dichotomies présentées dans le scénario (campagnard/citadin, mentalité villageoise/mentalité londonienne…). Le scénario lui parla tout de suite.

 

Mais la vraie question-piège fut celle-ci : un homme du public se leva pour demander si, comme l’équipe du film voulait qu’on le considère comme étant un film “tout public”, on avait réussi à dépasser avec Pride le stade où l’on jugerait un bon ou mauvais film LGBT pour arriver à celui où l’on jugerait comme un bon ou un mauvais film tout court. En d’autres termes, aurait-on, avec Pride, dépassé la mention LGBT ? Laissez-moi d’abord vous dire que je n’aurais pas aimé être à leur place. La question est en elle-même très compliquée et plus que ça, elle est minée. C’est en quoi je comprends certains aspects problématiques des réponses apportées.

 

Toutefois, lorsque le scénariste nous explique que le film est innovant en ce que le cinéma LGBT tourne en majeure partie autour du sexe (à mon oreille, il a dit “sex” et non “sexuality” comme l’a traduit l’intervenant), je ne suis pas d’accord. Le cinéma LGBTQA est varié et tout n’y est pas réservé aux moins de 18 ans, loin de là. Quant à dire qu’un film LGBTQA avec une scène de sexe le fait tourner automatiquement autour du sexe… non, je ne suis pas d’accord.

 

Que les films dits LGBTQA parlent de sexualité et/ou interrogent les questions de genre et d’identité de genre certes, c’est généralement ce qui en fait des films LGBTQA et Pride n’y fait pas exception. La sexualité va au-delà du sexe, en tant qu’elle fait partie de la définition de l’identité et est part intégrante de la vie d’un individu au-delà de ce qui se passe (ou pas) dans sa chambre à coucher (ou le siège arrière de sa voiture, sa douche, son canapé… enfin, vous voyez ce que je veux dire). En d’autres termes, lorsque Joe fait son coming-out, c’est une problématique touchant à la sexualité. Pour moi, le cinéma LGBT peut très bien être “tout public” dans tous les sens du terme sans pour autant cesser d’être LGBTQA. Où est-ce à dire qu’un film sur les ouvriers en Chine ne devrait concerner que les ouvriers en Chine ? Le sujet d’un film ne le destine pas à une niche. Ce type de raisonnement est à la source de beaucoup des problèmes de représentation au cinéma (et dans la culture en générale) aujourd’hui.

 

Cela ne m’empêche pas de soutenir complètement les festivals de films LGBT parce que ces films ont besoin d’être promus et financés et que ce n’est pas une partie de plaisir en l’état actuel des choses. D’ailleurs, cela n’a rien de mutuellement exclusif avec ce que je défends. Le public d’un festival LGBTQA n’a aucune raison de ne pas être divers et de ne pas venir de tous les horizons possibles.

 

De son côté, Warchus a répondu qu’il ne se sentait pas vraiment qualifié pour parler des activistes LGBT mais pour parler des gens, oui. Il voulait évoquer la richesse des contradictions à l’intérieur de ces groupes, ce qui, si vous avez lu mon passage sur le féminisme, n’est pas à mon sens une grande réussite. Il ne voulait pas que Pride soit un film de niche. On en revient à mon argumentation ci-dessus. En quoi dire que c’est un film LGBTQA en ferait de facto un film de niche ?

 

Pourquoi faudrait-il que “LGBT” soit un genre ? Pourquoi un film ne pourrait pas être LGBTQA et un film d’horreur ? Pourquoi un film gagnerait-il en quelque sorte des lettres de noblesses en n’étant pas un film LGBT mais un film avant tout sur l’humain (ah bon, et c’est quoi les LGBTQA, des aliens ?). Attention cette dernière phrase est une extrapolation de ma part, et n’a en aucun cas été prononcée durant le Q&A.

 

Passons à la question suivante, qui concernait cette fois l’écho que le film peut avoir sur les événements actuels. Le film toucherait les gens aujourd’hui car ceux-ci seraient en quête d’histoires qui leur permettent de renouer des liens. Et d’ajouter que certains des jeunes qui verront ce film n’ont pas connu les événements en question. Ils ne seront donc pas touchés par une vague nostalgique mais y puiseront du sens au-delà de leur place dans l’histoire du Royaume-Uni. C’est un film qui parle d’échec, un échec qu’ils ont tous vécu mais qui est porteur d’espoir et d’inspiration. “Defeat cannot be an excuse for inaction” est le message du film dans une culture obsédée par le gain et le fait d’être un “winner” à tout prix.

 

A ce moment du Q&A, une question posée m’a laissée perplexe : comment remettre les gens en mouvement alors que les luttes paraissent être derrière nous. Derrière nous. Ah bon. Première nouvelle. Je ne sais pas où était celui qui a posé la question l’année dernière quand nous étions dans la rue pour défendre le mariage pour tous (ce qui est en soi assez rare étant plus facile de mobiliser les gens contre quelque chose que pour quelque chose). Et là, la réponse du scénariste me fit lever les yeux au ciel. On y retrouvait le vieux couplet du faux militantisme internet qui s’opposerait aux gens « qui se bougent ». C’est très mal connaître le rôle joué par les publications internet et des réseaux sociaux dans la propagation, la pédagogie et l’activité des réseaux militants. Et c’est sans parler des occasions où, comme pour le cas Ferguson, les réseaux sociaux sont devenus de véritables relais d’information quand celle-ci est contrôlée ou parcellaire. Certes, l’approche internet demande une vigilance de tous les instants et une attention à apporter aux sources de l’information, quelle qu’elle soit. Mais, ai-je envie de dire, c’est le cas de toute forme de militantisme. 

 

La suite du Q&A fut assez classique avec une bonne dose d’admiration mutuelle entre acteur, réalisateur et scénariste. Je pense que lorsque Warchus dit qu’il avait le casting parfait, il était tout à fait sincère. Et, de mon point de vue, il a tout à fait raison.

 

Et c’est sur cela que je veux terminer car malgré tout ce que j’ai développé ici, je reste intimement convaincue que Pride est un excellent film et qu’il mérite d’être vu. Je l’ai moi-même vu deux fois et je l’adore.

 

Pride a un écueil : son traitement du féminisme. Ceci mis à part, son casting brillant, son écriture sensible et engagée, son humour, sa tendresse et sa superbe réalisation en font un film excellent et important.

 

“La défaite ne peut être une excuse pour l’inaction.”

 

PRIDE

 

2014

Dirigé par Matthew Warchus

Ecrit par Stephen Beresford

Durée : 120 minutes

Avec (entre autre): Ben Schnetzer, Bill Nighy, Imelda Staunton, Jessica Gunning, George MacKay, Matthew Flynn, Andrew Scott, Dominic West, Faye Marsay, Paddy Considine, Jessie Cave, Lisa Palfrey,…

Bande originale de Christopher Nightingale


Written by Meique

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